DUMAS

Alexandre Thomas

Général de division (Jérémie (Haïti) 25.3.1762-Villers-Cotterêts (Aisne) 26.2.1806)


gravure de Jacques Marchand
d'après une composition de Guillaume Guillon Lethière



Fils d’Alexandre Antoine Davy marquis de La Pailleterie, commissaire général
d’artillerie, et de Marie Cessette dite Dumas, esclave affranchie, Alexandre Davy
s’engage en 1786 dans les dragons de la Reine. Mulâtre de grande taille et de force
herculéenne, Davy choisit comme nom de guerre, Dumas. Lieutenant-colonel en
septembre 1792, de la légion franche des Américains et du Midi qui devient ensuite
le 13e chasseurs, Dumas épouse le 28 novembre 1792, Marie Louise Labouret, fille du
propriétaire d’un hôtel de Villers-Cotterêts, qui lui donne deux filles Alexandrine
Aimée née en 1793, Louise Alexandrine (1796-1797) et le célèbre romancier Alexandre
Dumas (1802-1870). Ayant servi à Béthune, Dumas est nommé général de brigade le
30 juillet 1793 puis général de division le 3 septembre 1793. Il commande successivement
l’armée des Pyrénées occidentales, l’armée de l’Ouest puis celle des Alpes
en décembre 1793. Il s’empare du Petit-Saint-Bernard et du Mont-Cenis en 1794
et dirige l’armée des Côtes de l’Ouest puis celle des Côtes de Brest avant de partir
pour l’armée d’Italie où il commande la cavalerie sous Kilmaine en novembre
1796. Il se distingue sous Joubert le 23 mars 1797 en arrêtant seul, sur le pont de
Brixen, un escadron de cavalerie autrichienne. Blessé de deux coups de sabre, il
est surnommé l’« Horatius Cocles du Tyrol ». En Égypte en 1798, il commande une
division de dragons, sert dans la répression du Caire en octobre. De retour vers la
France en janvier 1799, il est fait prisonnier à Tarente, en mars, est libéré en avril
1801 et admis à la retraite. Il est enterré à Villers-Cotterêts.
Son nom est isncrit sur l'Arc de Triomphe en 1836 (pilier sud, colonne 23).

■ Origine du nom DUMAS
(selon biographie extraite de Sylvain LEDDA
Alexandre Dumas, Gallimard/Folio, 2014, pages 14-15)

... Ce patronyme, qu'Alexandre portera à son plus haut degré d'incandescence, viendrait de la précision topographique
« du Mas », car sa grand-mère Marie-Cesette vivait dans un mas. Plus récemment, arguant des origines gabonaises
de la grand-mère d'Alexandre, on a prétendu que le nom de Dumas était issu du bantou Dumà qui signifie dignité.
L'idée est belle...Quelle que soit l'origine exacte de ce nom....




Le général Alexandre Davy Dumas
(extrait du tableau par Olivier Pichat au musée Alexandre Dumas à Villers-Cotterêts)


Le Premier Alexandre DUMAS

(selon biographie extraite de Daniel ZIMMERMANN
Alexandre Dumas Le Grand, Paris, Julliard, 1993 - Pages 19 à 28)


...le 16 février 1792, le dragon Dumas est enfin nommé brigadier, toujours pas de mariage en vue, le père Labouret est désolé de cette méprise, il y a brigadier et brigadier. Il faut au moins la chute d'une monarchie et un heureux concours de circonstances pour qu'un ancien esclave puisse épouser une fille de bourgeois. Le 20 avril 1792, la France déclare la guerre à l'Autriche. Le brigadier Dumas part avec son régiment dans le Nord, escarmouches à la frontière. Il commande une patrouille de trois dragons. Rencontre avec treize chasseus tyroliens, il les fait prisonniers à lui tout seul. En récompense, il est promu maréchal des logis, sous-officier c'est déjà mieux, très insuffisant pour le père Labouret. Marie-Louise se languit. La patrie est en danger, enrôlement de volontaires. Saint-Georges lève la Légion franche de cavalerie des Américains, composée notamment d'hommes de couleur comme lui. Il propose une sous-lieutenance au fils de Marie Dumas. Boyer, un autre mulâtre, colonel des hussards de la Liberté et de l'Égalité, le débauche contre le grade de lieutenant. L'amoureux de Marie-Louise reprend espoir. Saint-Georges a de la suite dans les idées, pousse plus avant les enchères, ce cher Dumas ne préférerait-il pas devenir capitaine ou, mieux encore, commandant en second ? Le frais émoulu lieutenant-colonel tope, saute à cheval, au galop à Villers-Cotterêts.
Le père Labouret se gratte la tête. En ces temps troublés, le duc d'Orléans, bientôt Philippe-Égalité, ne vient plus au château. Avec lui a disparu sa nombreuse clientèle, celle de l'Écu de France par la même occasion. L'auberge périclite, Marie-Louise vient d'avoir vingt-trois ans, presque une vieille fille, sans autres prétendants déclarés vu l'effritement de son patrimoine. En définitive ce...ce géant a fière allure dans son uniforme d'officier supérieur, à la solde maintenant non négligeable. Le père Labouret s'y connaît en hommes et c'est pour cette raison qu'il a placé la barre si haut. Piqué au vif, son gendre a brûlé les étapes, parti de rien, le voici presque brigadier, enfin général de brigade. Le mariage est célébré le 28 novembre 1792, parmi les témoins Jean-Michel Deviolaine, inspecteur forestier, un cousin par alliance de Marie-Louise.



Marie-Louise Dumas née Labouret


Le quasi-Général met un enfant en route et, toujours au galop, rejoint la Légion franche des Américains. « Placé en réalité à la tête du régiment - car Saint-Georges, peu friand du feu, était resté à Lille sous pretexte de veiller à l'organisation de sa troupe - , placé à la tête du régiment, disons-nous, mon père vit rouvrir devant son courage et devant son intelligence un plus vaste champ. Les escadrons de guerre disciplinés par lui furent cités pour leur patriotisme et leure belle tenue. » L'ascension fulgurante se pousuit, le 30 juillet 1793 il est général de brigade, un mois après général de division, cinq jours plus tard il commande en chef l'armée des Pyrénées occidentales, les événements se précipitent encore davantage, le 17 septembre Marie-Louise accouche, c'est une fille, Marie Alexandrine Aimée.
La Geste s'attache ensuite à montrer que le Général n'est pas un baroudeur obtus et sanguinaire. Elle le suit à Bayonne. Son arrivée n'est guère appréciée par les représentants du peuple en mission pour qui ses opinions anti-aristocratiques sont par trop modérées.



Un représentant en mission en tenue d'apparat.
Extrait d'une peinture attribuée à David (Musée du Louvre)


Ils veulent le chasser de la ville. Il décide de rester. Sa maison donne sur la place où ont lieu les exécutions capitales. Elles lui répugnent. Il ferme fenêtres et volets. Cela déplait aux partisans acharnés de la peine de mort. Par dérisision, croient-ils, ils le surnomment monsieur de l'Humanité. L'année suivante, entrant dans un village des Alpes, il voit sur la place une guillotine prête à fonctionner. Il s'informe. On s'apprête à exécuter quatre hommes qui ont essayé de soustraire à la fonte la cloche de l'église. Le Général trouve la sentence excessive, ordonne au capitaine Dermoncourt, qui deviendra son aide de camp, de démolir la guillotine pour en faire du bois de chauffage. Il donne un reçu au bourreau privé de son matériel et libère les prisonniers. Désormais « le nom de monsieur de l'Humanité, devenu plus applicable que jamais, lui fut plus que jamais appliqué ».
Retour en arrière, octobre 1793, des Pyrénées il est envoyé en Vendée, commandant en chef de l'armée de l'Ouest. Il examine la situation, désastreuse, en rend compte au Comité de Salut public : « La Vendée a été traitée comme une ville prise d'assaut. Tout y a été saccagé, pillé et brûlé. » Il préconise exactement le contraire, demande pour cela le renouvellement de l'armée et, surtout, de ses généraux. Faute de quoi, il se récuse. Le terrible Comité de Salut public est fort accomodant avec le Général, bon, puisqu'il ne veut pas pacifier la Vendée, qu'il prenne le commandement de l'armée des Alpes.
Ce nouveau poste, qu'il rejoint en janvier 1794, lui convient à merveille. Très vite il excelle à la chasse aux chamois. Entre deux séances d'affût il reprend aux PIémontais le mont Valaisan, tandis que le général Bagdelaune peine sur le petit Saint-Bernard. Heureusement le Général arrive à temps pour lui porter secours. Reste le Mont-Cenis attaquable sur trois faces puissamment fortifiées, la quatrième étant réputée tellement inaccessible que les Piémontais l'ont seulement protégée par un rang de palissades. Bien entendu, c'est cette dernière qu'entreprend, de nuit, le Général à la tête de trois cents hommes. « Parvenus aux palissades, les soldats commencèrent à escalader ; mais mon père, grâce à sa force herculéenne, trouva un moyen plus simple et moins bruyant : c'était se prendre chaque homme par le fond de son pantalon et le collet de son habit et de le jeter par-dessus les palissades. La neige amortissait à la fois et la chute et le bruit. » Mis en grande forme par cette série de trois cents téléportages, le Général se propulse lui-même dans l'enceinte. Surpris dans leur sommeil, les Piémontais n'opposent qu'une faible résistance.

Le Comité de Salut public le convoque à Paris pour répondre du crime de lèse-guillotine rapporté précédemment. Ses états de service le font acquitter, mais la Convention le fait valser, d'août à novembre 1794 il reçoit quatre affectations différentes. la Geste rapporte que « tous ces commandements factices lui déplaisant, il donna sa démission et se retira à Villers-Cotterêts » . Cette retraite sous la tente familiale peut être diversement expliquée. D'abord par les conséquences de la blessure au front qui « faillit le rendre fou ». Cela débute par « d'effroyables maux de tête », se poursuit l'année suivante par « une excroissance de chair placée au-dessus de son œil gauche {qui} absorbe ses idées au point d'en troubler la netteté et la justesse ». Il est opéré. L'excroissance disparaît, non les errances aux confins de la folie, mais ni plus ni moins que maints héros légendaires, d'Idoménée à Roland.
Un psychiatre parlerait d'accès maniaco-dépressifs : « Mon père était créole ; c'est-à-dire à la fois plein de nonchalance, d'impétuosité et d'inconstance. Un profond dégoût des choses ardemment désirées le prenait aussitôt que ses désirs étaient accomplis. Alors l'activité qu'il avait déployée pour les obtenir s'étaignait tout à coup ; il tombait dans son insouciance et son ennui habituels. »
Un psychanalyste en rechercherait vraissemblablement les raisons dans les traumatismes de l'enfance, la perte de la mère, la mise en esclavage, le déracinement, un deuil à jamais inachevé, d'où l'alternance de phases « mélancoliques » et de phases hyperactivistes, le mépris du danger manifesté par le Général pouvant être qualifié de suicidaire.
Un sociologue rappellerait, avec quelque raison, la bâtardise, la négritude et la pauvreté. Sans cesse le Général doit se battre pour les faire oublier aux autres et se les dissimuler à lui-même. Un inclassable, il n'est plus de condition servile, il n'a pas vraiment appartenu à l'aristocratie, sans biens il n'est pas un bourgeois, en dépit de ses opinions républicaines, il n'est pas davantage du peuple. Un psychologue prendrait le relais, la dualité du sujet n'est pas malaisée à comprendre. Le Général ne peut être le meilleur, courageux, redoutable, invincible, etc., que dans l'imaginaire, c'est-à-dire au plus fort des batailles, où l'on est, comme on sait, au sens propre, hors de soi. Dans l'inaction, la vie de garnison avec ses intrigues, ses rivalités, ses mesquineries, dans la gestion bureaucratique des hommes et du matériel, les repères fictifs disparaissent et le Général préfère fuir le réel pour se réfugier dans ses rêves.
Le dernier mot appartient toutefois à l'écrivain : « Une charge brillante, une manœuvre hardie couronnée du succès qu'elle méritait d'obtenir, avait ranimé l'enthousiasme au fond de ce cœur plein d'aspiration vers l'impossible. »
La quête de l'Absolu avec tous ses aléas reste en effet la clé explicative la plus plausible du Général.
Ses convictions politiques sont solides et connues. Le 5 octobre 1795, la Convention le rappelle à Paris afin de mater l'agitation royaliste. Il quitte Villers-Cotterêts, mais il ne parvient que le 14 dans la capitale. Trop tard pour devenir le général en chef de l'armée de l'Intérieur. La place est prise par un certain Bonaparte qui, la veille, a mitraillé les nostalgiques de Louis XVI devant l'église Saint-Roch.
Le Général reprend donc du service, tantôt dans les Ardennes, tantôt sur le Rhin. En février 1796, il a un congé d'un mois pour assister à la naissance de sa deuxième fille, Louise Alexandrine, elle décédera l'année suivante. En juin, il est de nouveau affecté à l'armée des Alpes qu'il rejoint en compagnie de Dermoncourt (1), son aide de camp. En octobre, il reçoit l'ordre de se rendre en Italie pour s'y mettre à la disposition de Bonaparte. Celui-ci le reçoit aimablement, de même que Joséphine « qui, en sa qualité de créole, aimait passionnément ce qui lui rappelait ses chères colonies ».
L'épopée italienne de Bonaparte est surfaite par rapport à celle du Général. Le premier ordonne les batailles, le second les gagne ou permet à son supérieur hiérarchique de les gagner, même si l'Histoire ne lui en reconnaît pas toujours le mérite. La Geste familiale répare cette injustice, tout en pratiquant le mélange des genres, alternance de comique et de tragique, cher aux romantiques
dont Alexandre et Marie-Louise s'avèrent être des précurseurs en France dès le début du XIXe siècle.
Un espion autrichien est capturé, « Fouillé jusqu'aux endroits les plus secrets, on ne trouva rien sur lui. » Le Général émet alors l'idée qu'il conviendrait de la fouiller dans les endroits encore plus secrets. Pince-sans-rire, il ordonne de le fusiller et de lui ouvrir le ventre. Terrorisé l'espion avoue avoir avalé le message qu'il transportait. Pour le Général le dilemne est de taille, faut-il administrer à l'espion un vomitif, ou bien un purgatif ? Un pharmacien fournit la réponse et le second produit, d'excellence qualité. Dans une boulette de cire se trouve bien une dépêche du plus haut intérêt. L'empereur d'Autriche y ordonne au maréchal Wurmser de tenir dans Mantoue coûte que coûte, lui-même ne pouvant pas parvenir avant trois ou quatre semaines sur le plateau de Rivoli. Le Général envoie Dermoncourt porter le précieux document à Bonaparte. Celui-ci appelle Berthier.
« Berthier parut avec sa gravité et son importance ordinaires.
- Tiens, Berthier, lui dit Bonaparte en lui présentant la dépêche, flaire-moi cela et dis-moi ce que cela sent.
- Mais, général, dit Berthier, cela sent la merde. »
Et, Bonaparte remporta la victoire de Rivoli. Il est plaisant d'imaginer que si, à la place d'un purgatif, un obscur pharmacien avait prescrit un vomitif, la face du monde eût été changée.
Le lendemain, sans l'aide de personne, le Général gagne la bataille de La Favorite contre Wurmser soi-même. Il a eu un cheval tué sous lui, « un second avait été enterré par un boulet, et le cavalier seul, que l'on croyait mort, était sorti, en se secouant, de cette glorieuse tombe » . En outre il a pris six drapeaux à l'ennemi, mais Bonaparte omet de le nommer lors de la distribution des prix de bravoure. Colère du Génaral, missive insolente  à Bonaparte : « J' apprends que le jean-f... chargé  de vous faire un rapport sur la bataille du 27 m'a porté comme étant resté en observation pendant la bataille. Je ne lui souhaite pas de pareilles observations, attendu qu'il ferait caca dans sa culotte. » Le jean-foutre n'était autre que Berthier, il est probable que Bonaparte et lui froncèrent à nouveau les narines.


(1) Paul Ferdinand Stanislas Dermoncourt  (Crécy-au-Mont (Aisne) 3-3-1771 - Aubevoye (Eure) 10-5-1847) général de brigade, aide de camp d'Alexandre Dumas, le 12 avril 1796. Sans succès, il fait une réclamation pour que son nom soit inscrit sur l'Arc de Triomphe, le 6 juin 1842.)





Bataille de Rivoli le 14 janvier 1797
(extrait du tableau d'Henri Philippoteaux au château de Versailles)





Bataille de La Favorite le 16 janvier 1797, et non 25 nivose an 5 (14 janvier 1797)
(gravure de Jean Duplessis Bertaux)






Reddition de Mantoue le 2 février 1797 : capitulation de Wurmser.
(extrait du tableau d'Hippolyte Lecomte au château de Versailles)




L'on retrouve en 1797 le héros dans le Tyrol où monsieur de l'Humanité est désormais surnommé par l'ennemi Schwartz Teufel, le Diable noir, avant de s'immortaliser comme l'Horatius Coclès du Tyrol, dénomination effectivement préférable à celle de Bayard du Tyrol qui sentirait trop son aristocrate. Toujours est-il que, à l'instar de ses deux illustres prédécesseurs, il a arrêté à lui seul tout un escadron autrichien sur le pont de Clausen, « à cause du peu de largeur du pont, les hommes ne pouvaient arriver à lui que deux ou trois de front, il en sabrait autant qu'il s'en présentait ». En l'occasion il reçoit trois coups de sabre, plus sept balles dans son manteau sans qu'aucune, par bonheur, ne l'atteigne au corps. Mais le fidèle Dermoncourt est grièvement blessé.
Laissant son aide de camp garder la chambre, le Général sans se préoccuper le moins du monde de ses bobos, charge derechef à la tête de ses hommes. Il galope trop vite. Il se retrouve seul face à un nouveau pont dont les planches ont été enlevées par les Autrichiens et dont il ne reste que les poutrelles. Son cheval est tué sous lui, il est vrai qu'il en fait des consommations effarantes. Il se dégage et, au lieu de battre en retraite il ramasse des fusils abandonnés par les fuyards, s'abrite derrière un sapin, commence à tirailler. C'est une fine gâchette, quand ses hommes le rejoignent enfin, ils dénombrent vingt-cinq cadavres ennemis. Ici il convient de s'accorder une redondance pour rappeler que, par définition, un demi-dieu recèle cinquante pour cent d'humain. D'où ce petit passage à vide narré par Dermoncourt, après que le Général fut revenu dans sa chambre :
« Je le vis si pâle et si faible, que je m'écriai :
- Oh, mon Dieu, général, êtes-vous blessé ?
- Non, me dit-il ; mais j'en ai tant tué, tant tué !
Et il s'évanouit. »
Bonaparte le mande en Italie, le nomme gouverneur du Trévisan. Très vite le Général émerveille les Italiens par son honnêteté intransigeante. La municipalité de Trévise lui offre trois cents francs par jour pour ses dépenses. Il n'accepte que cent francs. Un agent du Directoire vient lui proposer de vider le mont-de-piété des objets de valeur qui y sont déposés, cela est pratiqué partout ailleurs par les troupes françaises d'occupation, bien entendu le Général aura sa part. L'agent du Directoire se retrouve saisi au collet, porté à bras tendu, jeté dehors, avec menace d'être fusillé sur-le-champ s'il s'avise de revenir dans les parages. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'à son départ, la ville de Trévise reconnaissante lui offre une voiture et quatre chevaux. La paix de Campoformio est signée, le 18 octobre 1797, le Général rentre dans ses foyers.
Le guerrier n'a guerre le temps de se reposer. Bonaparte prépare l'expédition d'Égypte, il veut que le Général commande sa cavalerie. Il le reçoit dans sa chambre à coucher, au lit, en compagnie de Joséphine. Dermoncourt assiste à la scène. La jeune femme est en larmes, elle ne supporte pas une séparation, elle veut aller où ira son Napoléon chéri. D'une main celui-ci lui essuie les yeux, de l'autre il bat une marche militaire sur les fesses de la future impératrice, un exercice intéressant de dissociation motrice. Il prend le Général à témoin, voyons, emmènerait-il la citoyenne Dumas en Égypte ? Le Général pense qu'elle l'embarrasserait plutôt. Bonaparte promet que s'ils restent quelques années là-bas, leurs femmes les y rejoindront. Lui et le Général feront alors des garçons, chacun de leur côté s'entend, et l'un sera le parrain du fils de l'autre, et réciproquement. Le Général n'est pas dupe de cette belle démonstration d'amitié. En sortant de chez Bonaparte, il s'adresse à Kléber qui s'apprête à y entrer :
« - Tu ne sais pas ce que nous allons faire là-bas ? dit-il
- Nous allons faire une colonie.
- Non, nous allons refaire une royauté.
- Oh ! Oh ! dit Kléber, il faudra voir.
- Eh bien, tu verras. »
Non sans malice, la Geste note que Joséphine se console vite et, même, se consola trop. La flotte française quitte Toulon le 19 mai 1798. Conquête de l'ïle de Malte, débarquement en Égypte, prise d'Alexandrie, le Général en tête. L'armée marche sur Le Caire. La faim, la soif, la fatigue, démoralisés les hommes murmurent. Le Général invite sous sa tente quelques généraux à partager avec lui trois pastèques. La converstion prend vite un tour politique. On s'interroge sur le but réel de l'expédition. Bonaparte voudrait-t-il devenir le proconsul de l'Orient ? « Alors, fallait-il au moins demander aux autres généraux s'ils voulaient se contenter d'être les chefs de ce nouveau satrape ; de pareils projets pouvaient réussir avec les armées antiques, composées d'affranchis ou d'esclaves, et non avec des patriotes de 1792, qui étaient, non pas les satellites d'un homme, mais les soldats de la nation. »
Bataille des Pyramides, entrée au Caire, même parmi des généraux contestataires, il existe des mouchards. Bonaparte convoque le Général, le somme de s'expliquer. Le Général lui répète en face qu'il est prêt à faire le tour du monde pour l'honneur de la France, mais qu'il s'arrêtera dès le premier pas si c'est pour celui d'un seul homme. Bonaparte rétroque que la France et lui, c'est tout comme. Le Général élève le ton, il n'admet aucune dictature, ni celle de Sylla, ni celle de César, on peut avoir été esclave et connaître ses humanités. En conclusion, il demande à rentrer en France à la première occasion. Bonaparte ne s'y oppose pas, mais sa rancune sera tenace. Désormais, il ne parlera plus du Général que comme du « nègre Dumas ».



Extrait du tableau de François-Louis-Joseph Watteau dit « Watteau de Lille », La bataille des pyramides,
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes


Dans la maison qu'il occupe, le Général découvre un trésor que son propriétaire n'a pas eu le temps d'emporter dans sa fuite. Il le fait porter à Bonaparte avec ces mots :  « Le léopard ne change pas de peau, l'honnête homme ne change pas de conscience.
Je vous envoie un trésor que je viens de trouver, et que l'on estime à près de deux millions.
Si je suis tué, ou si je meurs ici de tristesse, souvenez-vous que je suis pauvre, et que je laisse en France une femme et un enfant. »
« Tristesse » est un euphémisme pour qualifier son nouvel accès dépressif. Il reste couché, amorphe, mutique. Dermoncourt entre en trombe dans sa chambre : Le Caire est en pleine révolte. Bonne occasion pour en finir avec la vie. Torse nu il saute à cheval, fonce dans la mélée « avec cette insouciance de la mort qu'il avait toujours eu, mais que redoublait en cette circonstance l'espèce de spleen dont il était atteint, il apparut aux Arabes comme l'ange exterminateur à la flamboyante épée ».
Et c'est bien ainsi que le nomment les derniers révoltés lorsqu'il pénètre à cheval dans la grande mosquée où ils se sont réfugiés. Bonaparte le félicite, lui promet de faire peindre sur cet exploit un tableau dont il sera la figure principale. Plus tard Girodet exécutera la commande, mais le « nègre Dumas » y sera remplacé par un simple hussard, pur aryen, blond.
Immédiatement le Général retombe dans le « dégoût profond de toute chose {qui} s'était emparé de lui avec le dégoût de la vie ».
Il n'y a plus qu'une idée fixe, rentrer en France, revoir sa femme et sa fille. Un dégoût alimenté par sa conscience républicaine et par le fait qu'il a été rétrogradé. Il ne commande même plus une division, lui qui a été à la tête d'armées. Un héros de sa trempe ne peut accepter d'être un valet galonné, fût-ce d'un futur roi ou empereur qui créera bientôt sa propre noblesse, dérisoire pour celui qui a renoncé à s'appeler Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, afin de se sacrer Alexandre Dumas.
Bonaparte lui accorde enfin son congé. Le 3 mars 1799, il embarque à bord de la Belle-Maltaise en compagnie du général Manscourt, du savant Dolomieu et d'autres Français, militaires et civils. Survient une tempête. Le bateau doit accoster à Tarente, en Calabre. Les passagers ignorent que la guerre a repris entre la France et le royaume de Naples, ils sont internés. Deux ans de captivité dans des conditions épouvantables. À plusieurs reprises, le Général et Manscourt sont victimes de tentatives d'empoisonnement à l'arsenic que l'on mêle à leur nourriture. Heureusement des patriotes calabrais leur font parvenir à travers les barreaux de la fenêtre, comme dans un roman, vivres, médicaments et le Médecin de campagne du docteur Tissot, un manuel qui leur sera fort utile pour se soigner eux-mêmes. Bien leur en prend. Les médecins qu'on leur envoie sont des tueurs. Quand le Général demande à être saigné, le chirurgien s'arrange pour lui sectionner un nerf du pied.
Le Général résiste de toutes ses forces à ces traitements criminels. Il veut bien mourir, mais au moment qu'il choisira. Prévenu par les patriotes calabrais qu'il sera assassiné lors d'un transfert de prison, il refuse d'en changer. Il décrira lui-même la scène dans son rapport au gouvernement français sur sa captivité. Lorsque le marquis de la Squiave, son geôlier, arrive à la tête d'une cinquantaine de sbires : « Je saisis ma canne, et, sautant à bas de mon lit, je tombais sur le marquis et sur toute sa canaille d'une si rude façon, que le marquis lâcha son sabre et s'enfuit, et que tous ces misérables coquins, jetant couteaux et poignards, le suivirent en poussant de grands cris, et cela, si vivement, qu'en moins de dix secondes ma chambre fut complètement évacuée. » Le Diable noir et Horatio Coclès réunis vivent encore.
Très diminués. À sa libération en avril 1801, grâce à l'armistice de Foligno, le Général est « estropié de la jambe droite, sourd de l'oreille droite, paralysé de la joue gauche et ayant un l'œil droit presque perdu », plus de « violents maux de tête et de continuels bourdonnements ». De surcroît, il souffre d'un ulcère à l'estomac. Le héros presque invalide peut enfin rentrer à Villers-Cotterêts.
Entre-temps Bonaparte est devenu Premier Consul. Il n'a pas pardonné au Général républicain son non-attachement à sa personne. Il écrit au médecin-chef Desgenettes qui vient d'examiner l'ancien captif : « Puisque vous me dites que la santé ne lui permettra plus de coucher six semaines sur le sable, ou dans une peau d'ours, je n'ai plus besoin de lui pour commander la cavalerie. Le premier brigadier { mais quand même pas l'équivalent d'un caporal à ce poste ! } peut le remplacer. » La punition se poursuit en frappant à la caisse. En dépit de ses requêtes, le Général n'obtient ni indemnité de captivité ni même l'arriéré de ses appointements.
Pour faire face à la gêne financière, en juin 1802, il demande à reprendre du service. Bonaparte réfléchit. La Convention avait stupidement aboli l'esclavage dans les colonies. Il vient de le rétablir à la Guadeloupe. À cette nouvelle, Saint-Domingue, la future Haïti, s'est soulevée et le chef des rebelles, un certain Toussaint-Louverture, a osé lui écrire : « Le Premier des Noirs au Premier des Blancs. » Il serait piquant d'envoyer le « nègre Dumas » mater ses semblables. La réponse du fils de Marie Dumas est cinglante : « Citoyen Consul, vous oubliez que ma mère était une négresse. comment pourais-je vous obéir ? Je suis d'origine nègre. Je n'irai pas à porter la chaîne et le deshonneur à ma terre natale, et à des hommes de ma race. » Dont son fère et ses deux sœurs.
Ici s'achève la Geste du Général et commence l'histoire d'Alexandre le Grand (son fils)...




Le général Alexandre Dumas à Villers-Cotterêts




■ Le second Alexandre DUMAS







Alexandre DUMAS (Villers-Cotterêts 24-7-1802 - Puys près de Dieppe 5-12-1870)

Alexandre Dumas fils, dit le Grand, est un écrivain célèbre pour avoir écrit Henri III et sa cour (1829), Antony (1831), La Tour de Nesle (1832),
Kean
(1836), Les trois mousquetaires (1844), Vingt ans après (1845), Le comte de Monte-Cristo (1845), La Reine Margot (1845),
La Dame de Montsoreau
(1846) Mémoires d'un médecin (Joseph Balsamo) (1846), Les quarante-Cinq (1848),  Le Collier de la Reine (1850),
Le Vicomte de Bragelonne
(1850), Ange Pitou (1852), La comtesse de Charny (1855) etc.




■ Le troisième Alexandre DUMAS

Alexandre DUMAS (Paris 27-7-1824 - Marly-le-Roi 27-11-1895)

Alexandre Dumas petit-fils, dit fils est un éccrivain célèbre pour avoir écrit La Dame aux Camélias (1848), Le demi-monde (1855),
La question d'argent (1857), Le fils naturel (1858) etc.

Il est le fils naturel de Laure Labay, couturière et voisine de palier, place des Italiens d'Alexandre Dumas le Grand que
ce dernier reconnaîtra le 17 mars 1831.


Laure Labay




Couverture du livre vendu par la librairie Kléber à Strasbourg
(Édition adaptée aux grands caractères)




S. LEDDA : Alexandre Dumas, Gallimard/Folio, 2014

G. SIX : Dictionnaire biographique des généraux et amiraux français de la Révolution et de l'Empire, Paris, Georges Saffroy, 1934

J. TULARD : Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1999

D. ZIMMERMANN : Alexandre Dumas le grand, Julliard, 1993

Service Historique de la Défense (Château de Vincennes) : Dossier DAVY DE LA PAILLETERIE dit Alexandre DUMAS Thomas (7Yd91)


(retour Arc de Triomphe)