DUMAS
■ Le Premier Alexandre DUMAS
(selon biographie
extraite de Daniel ZIMMERMANN
Alexandre Dumas Le Grand,
Paris, Julliard, 1993 - Pages 19 à 28)
...le 16
février 1792, le dragon Dumas est enfin nommé brigadier, toujours pas
de mariage en vue, le père Labouret est désolé de cette méprise, il y a
brigadier et brigadier. Il faut au moins la chute d'une monarchie et un
heureux concours de circonstances pour qu'un ancien esclave puisse
épouser une fille de bourgeois. Le 20 avril 1792, la France déclare la
guerre à l'Autriche. Le brigadier Dumas part avec son régiment dans le
Nord, escarmouches à la frontière. Il commande une patrouille de trois
dragons. Rencontre avec treize chasseus tyroliens, il les fait
prisonniers à lui tout seul. En récompense, il est promu maréchal des
logis, sous-officier c'est déjà mieux, très insuffisant pour le père
Labouret. Marie-Louise se languit. La patrie est en danger, enrôlement
de volontaires. Saint-Georges lève la Légion franche de cavalerie des
Américains, composée notamment d'hommes de couleur comme lui. Il
propose une sous-lieutenance au fils de Marie Dumas. Boyer, un autre
mulâtre, colonel des hussards de la Liberté et de l'Égalité, le
débauche contre le grade de lieutenant. L'amoureux de Marie-Louise
reprend espoir. Saint-Georges a de la suite dans les idées, pousse plus
avant les enchères, ce cher Dumas ne préférerait-il pas devenir
capitaine ou, mieux encore, commandant en second ? Le frais émoulu
lieutenant-colonel tope, saute à cheval, au galop à Villers-Cotterêts.
Le père Labouret se gratte la tête. En ces temps troublés, le duc
d'Orléans, bientôt Philippe-Égalité, ne vient plus au château. Avec lui
a disparu sa nombreuse clientèle, celle de l'Écu de France
par la même occasion. L'auberge périclite, Marie-Louise vient d'avoir
vingt-trois ans, presque une vieille fille, sans autres prétendants
déclarés vu l'effritement de son patrimoine. En définitive ce...ce
géant a fière allure dans son uniforme d'officier supérieur, à la solde
maintenant non négligeable. Le père Labouret s'y connaît en hommes et
c'est pour cette raison qu'il a placé la barre si haut. Piqué au vif,
son gendre a brûlé les étapes, parti de rien, le voici presque
brigadier, enfin général de brigade. Le mariage est célébré le 28
novembre 1792, parmi les témoins Jean-Michel Deviolaine, inspecteur
forestier, un cousin par alliance de Marie-Louise.
Marie-Louise Dumas née Labouret
Le quasi-Général met un enfant en route et, toujours au galop, rejoint
la Légion franche des Américains. « Placé en réalité à la tête du
régiment - car Saint-Georges, peu friand du feu, était resté à Lille
sous pretexte de veiller à l'organisation de sa troupe - , placé à la
tête du régiment, disons-nous, mon père vit rouvrir devant son courage
et devant son intelligence un plus vaste champ. Les escadrons de guerre
disciplinés par lui furent cités pour leur patriotisme et leure belle
tenue. » L'ascension fulgurante se pousuit, le 30 juillet 1793 il est
général de brigade, un mois après général de division, cinq jours plus
tard il commande en chef l'armée des Pyrénées occidentales, les
événements se précipitent encore davantage, le 17 septembre
Marie-Louise accouche, c'est une fille, Marie Alexandrine Aimée.
La Geste s'attache ensuite à montrer que le Général n'est pas un
baroudeur obtus et sanguinaire. Elle le suit à Bayonne. Son arrivée
n'est guère appréciée par les représentants du peuple en mission pour
qui ses opinions anti-aristocratiques sont par trop modérées.
Un représentant en mission en tenue
d'apparat.
Extrait d'une peinture attribuée à David (Musée du Louvre)
Ils
veulent le chasser de la ville. Il décide de rester. Sa maison donne
sur la place où ont lieu les exécutions capitales. Elles lui répugnent.
Il ferme fenêtres et volets. Cela déplait aux partisans acharnés de la
peine de mort. Par dérisision, croient-ils, ils le surnomment monsieur de l'Humanité.
L'année suivante, entrant dans un village des Alpes, il voit sur la
place une guillotine prête à fonctionner. Il s'informe. On s'apprête à
exécuter quatre hommes qui ont essayé de soustraire à la fonte la
cloche de l'église. Le Général trouve la sentence excessive, ordonne au
capitaine Dermoncourt, qui deviendra son aide de camp, de démolir la
guillotine pour en faire du bois de chauffage. Il donne un reçu au
bourreau privé de son matériel et libère les prisonniers. Désormais «
le nom de monsieur de l'Humanité,
devenu plus applicable que jamais, lui fut plus que jamais appliqué ».
Retour en arrière, octobre 1793, des Pyrénées il est envoyé en Vendée,
commandant en chef de l'armée de l'Ouest. Il examine la situation,
désastreuse, en rend compte au Comité de Salut public : « La Vendée a
été traitée comme une ville prise d'assaut. Tout y a été saccagé, pillé
et brûlé. » Il préconise exactement le contraire, demande pour cela le
renouvellement de l'armée et, surtout, de ses généraux. Faute de quoi,
il se récuse. Le terrible Comité de Salut public est fort accomodant
avec le Général, bon, puisqu'il ne veut pas pacifier la Vendée, qu'il
prenne le commandement de l'armée des Alpes.
Ce nouveau poste, qu'il rejoint en janvier 1794, lui convient à
merveille. Très vite il excelle à la chasse aux chamois. Entre deux
séances d'affût il reprend aux PIémontais le mont Valaisan, tandis que
le général Bagdelaune peine sur le petit Saint-Bernard. Heureusement le
Général arrive à temps pour lui porter secours. Reste le Mont-Cenis
attaquable sur trois faces puissamment fortifiées, la quatrième étant
réputée tellement inaccessible que les Piémontais l'ont seulement
protégée par un rang de palissades. Bien entendu, c'est cette dernière
qu'entreprend, de nuit, le Général à la tête de trois cents hommes. «
Parvenus aux palissades, les soldats commencèrent à escalader ; mais
mon père, grâce à sa force herculéenne, trouva un moyen plus simple et
moins bruyant : c'était se prendre chaque homme par le fond de son
pantalon et le collet de son habit et de le jeter par-dessus les
palissades. La neige amortissait à la fois et la chute et le bruit. »
Mis en grande forme par cette série de trois cents téléportages, le
Général se propulse lui-même dans l'enceinte. Surpris dans leur
sommeil, les Piémontais n'opposent qu'une faible résistance.
Le Comité de Salut public le convoque à Paris pour répondre du crime de
lèse-guillotine rapporté précédemment. Ses états de service le font
acquitter, mais la Convention le fait valser, d'août à novembre 1794 il
reçoit quatre affectations différentes. la Geste rapporte que « tous
ces commandements factices lui déplaisant, il donna sa démission et se
retira à Villers-Cotterêts » . Cette retraite sous la tente familiale
peut être diversement expliquée. D'abord par les conséquences de la
blessure au front qui « faillit le rendre fou ». Cela débute par «
d'effroyables maux de tête », se poursuit l'année suivante par « une
excroissance de chair placée au-dessus de son œil gauche {qui}
absorbe ses idées au point d'en troubler la netteté et la justesse ».
Il est opéré. L'excroissance disparaît, non les errances aux confins de
la folie, mais ni plus ni moins que maints héros légendaires,
d'Idoménée à Roland.
Un psychiatre parlerait d'accès maniaco-dépressifs : « Mon père était
créole ; c'est-à-dire à la fois plein de nonchalance, d'impétuosité et
d'inconstance. Un profond dégoût des choses ardemment désirées le
prenait aussitôt que ses désirs étaient accomplis. Alors l'activité
qu'il avait déployée pour les obtenir s'étaignait tout à coup ; il
tombait dans son insouciance et son ennui habituels. »
Un psychanalyste en rechercherait vraissemblablement les raisons dans
les traumatismes de l'enfance, la perte de la mère, la mise en
esclavage, le déracinement, un deuil à jamais inachevé, d'où
l'alternance de phases « mélancoliques » et de phases hyperactivistes,
le mépris du danger manifesté par le Général pouvant être qualifié de
suicidaire.
Un sociologue rappellerait, avec quelque raison, la bâtardise, la
négritude et la pauvreté. Sans cesse le Général doit se battre pour les
faire oublier aux autres et se les dissimuler à lui-même. Un
inclassable, il n'est plus de condition servile, il n'a pas vraiment
appartenu à l'aristocratie, sans biens il n'est pas un bourgeois, en
dépit de ses opinions républicaines, il n'est pas davantage du peuple.
Un psychologue prendrait le relais, la dualité du sujet n'est pas
malaisée à comprendre. Le Général ne peut être le meilleur, courageux,
redoutable, invincible, etc., que dans l'imaginaire, c'est-à-dire au
plus fort des batailles, où l'on est, comme on sait, au sens propre,
hors de soi. Dans l'inaction, la vie de garnison avec ses intrigues,
ses rivalités, ses mesquineries, dans la gestion bureaucratique des
hommes et du matériel, les repères fictifs disparaissent et le Général
préfère fuir le réel pour se réfugier dans ses rêves.
Le dernier mot appartient toutefois à l'écrivain : « Une charge
brillante, une manœuvre hardie couronnée du succès qu'elle méritait
d'obtenir, avait ranimé l'enthousiasme au fond de ce cœur plein
d'aspiration vers l'impossible. »
La quête de l'Absolu avec tous ses
aléas reste en effet la clé explicative la plus plausible du Général.
Ses convictions politiques sont solides et connues. Le 5 octobre 1795,
la Convention le rappelle à Paris afin de mater l'agitation royaliste.
Il quitte Villers-Cotterêts, mais il ne parvient que le 14 dans la
capitale. Trop tard pour devenir le général en chef de l'armée de
l'Intérieur. La place est prise par un certain Bonaparte qui, la
veille, a mitraillé les nostalgiques de Louis XVI devant l'église
Saint-Roch.
Le Général reprend donc du service, tantôt dans les Ardennes, tantôt
sur le Rhin. En février 1796, il a un congé d'un mois pour assister à
la naissance de sa deuxième fille, Louise Alexandrine, elle décédera
l'année suivante. En juin, il est de nouveau affecté à l'armée des
Alpes qu'il rejoint en compagnie de Dermoncourt (1), son aide de camp.
En
octobre, il reçoit l'ordre de se rendre en Italie pour s'y mettre à la
disposition de Bonaparte. Celui-ci le reçoit aimablement, de même que
Joséphine « qui, en sa qualité de créole, aimait passionnément ce qui
lui rappelait ses chères colonies ».
L'épopée italienne de Bonaparte est surfaite par rapport à celle du
Général. Le premier ordonne les batailles, le second les gagne ou
permet à son supérieur hiérarchique de les gagner, même si l'Histoire
ne lui en reconnaît pas toujours le mérite. La Geste familiale répare
cette injustice, tout en pratiquant le mélange des genres, alternance
de comique et de tragique, cher aux romantiques
dont Alexandre et
Marie-Louise s'avèrent être des précurseurs en France dès le début du
XIXe siècle.
Un espion autrichien est capturé, « Fouillé jusqu'aux endroits les plus
secrets, on ne trouva rien sur lui. » Le Général émet alors l'idée
qu'il conviendrait de la fouiller dans les endroits encore plus
secrets. Pince-sans-rire, il ordonne de le fusiller et de lui ouvrir le
ventre. Terrorisé l'espion avoue avoir avalé le message qu'il
transportait. Pour le Général le dilemne est de taille, faut-il
administrer à l'espion un vomitif, ou bien un purgatif ? Un pharmacien
fournit la réponse et le second produit, d'excellence qualité. Dans une
boulette de cire se trouve bien une dépêche du plus haut intérêt.
L'empereur d'Autriche y ordonne au maréchal Wurmser de tenir dans
Mantoue coûte que coûte, lui-même ne pouvant pas parvenir avant trois
ou quatre semaines sur le plateau de Rivoli. Le Général envoie
Dermoncourt porter le précieux document à Bonaparte. Celui-ci appelle
Berthier.
« Berthier parut avec sa gravité et son importance ordinaires.
- Tiens, Berthier, lui dit Bonaparte en lui présentant la dépêche,
flaire-moi cela et dis-moi ce que cela sent.
- Mais, général, dit Berthier, cela sent la merde. »
Et, Bonaparte
remporta la victoire de Rivoli. Il est plaisant d'imaginer que si, à la
place d'un purgatif, un obscur pharmacien avait prescrit un vomitif, la
face du monde eût été changée.
Le lendemain, sans l'aide de personne, le Général gagne la bataille de
La Favorite contre Wurmser soi-même. Il a eu un cheval tué sous lui, «
un second avait été enterré par un boulet, et le cavalier seul, que
l'on croyait mort, était sorti, en se secouant, de cette glorieuse
tombe » . En outre il a pris six drapeaux à l'ennemi, mais Bonaparte
omet de le nommer lors de la distribution des prix de bravoure. Colère
du Génaral, missive insolente à Bonaparte : « J' apprends que le
jean-f... chargé de vous faire un rapport sur la bataille du 27
m'a porté comme étant resté en observation pendant la bataille. Je ne
lui souhaite pas de pareilles observations, attendu qu'il ferait caca
dans sa culotte. » Le jean-foutre n'était autre que Berthier, il est
probable que Bonaparte et lui froncèrent à nouveau les narines.
(1) Paul Ferdinand Stanislas Dermoncourt (Crécy-au-Mont (Aisne) 3-3-1771 - Aubevoye (Eure) 10-5-1847) général de brigade, aide de camp d'Alexandre Dumas, le 12 avril 1796. Sans succès, il fait une réclamation pour que son nom soit inscrit sur l'Arc de Triomphe, le 6 juin 1842.)
Bataille de Rivoli le 14
janvier 1797
(extrait du tableau d'Henri
Philippoteaux au château de Versailles)
Bataille de La Favorite le 16
janvier 1797, et non 25 nivose an 5 (14 janvier 1797)
(gravure de Jean Duplessis Bertaux)
Reddition
de Mantoue le 2 février 1797 : capitulation de Wurmser.
(extrait du tableau d'Hippolyte Lecomte au château de
Versailles)
L'on retrouve en 1797 le héros dans le Tyrol où monsieur de l'Humanité est
désormais surnommé par l'ennemi Schwartz
Teufel, le Diable noir, avant de s'immortaliser comme l'Horatius Coclès du Tyrol,
dénomination effectivement préférable à celle de Bayard du Tyrol
qui sentirait trop son aristocrate. Toujours est-il que, à l'instar de
ses deux illustres prédécesseurs, il a arrêté à lui seul tout un
escadron autrichien sur le pont de Clausen, « à cause du peu de largeur
du pont, les hommes ne pouvaient arriver à lui que deux ou trois de
front, il en sabrait autant qu'il s'en présentait ». En l'occasion il
reçoit trois coups de sabre, plus sept balles dans son manteau sans
qu'aucune, par bonheur, ne l'atteigne au corps. Mais le fidèle
Dermoncourt est grièvement blessé.
Laissant son aide de camp garder la chambre, le Général sans se
préoccuper le moins du monde de ses bobos, charge derechef à la tête de
ses hommes. Il galope trop vite. Il se retrouve seul face à un nouveau
pont dont les planches ont été enlevées par les Autrichiens et dont il
ne reste que les poutrelles. Son cheval est tué sous lui, il est vrai
qu'il en fait des consommations effarantes. Il se dégage et, au lieu de
battre en retraite il ramasse des fusils abandonnés par les fuyards,
s'abrite derrière un sapin, commence à tirailler. C'est une fine
gâchette, quand ses hommes le rejoignent enfin, ils dénombrent
vingt-cinq cadavres ennemis. Ici il convient de s'accorder une
redondance pour rappeler que, par définition, un demi-dieu recèle
cinquante pour cent d'humain. D'où ce petit passage à vide narré par
Dermoncourt, après que le Général fut revenu dans sa chambre :
« Je le vis si pâle et si faible, que je m'écriai :
- Oh, mon Dieu, général, êtes-vous blessé ?
- Non, me dit-il ; mais j'en ai tant tué, tant tué !
Et il s'évanouit. »
Bonaparte le mande en Italie, le nomme gouverneur du Trévisan. Très
vite le Général émerveille les Italiens par son honnêteté
intransigeante. La municipalité de Trévise lui offre trois cents francs
par jour pour ses dépenses. Il n'accepte que cent francs. Un agent du
Directoire vient lui proposer de vider le mont-de-piété des objets de
valeur qui y sont déposés, cela est pratiqué partout ailleurs par les
troupes françaises d'occupation, bien entendu le Général aura sa part.
L'agent du Directoire se retrouve saisi au collet, porté à bras tendu,
jeté dehors, avec menace d'être fusillé sur-le-champ s'il s'avise de
revenir dans les parages. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant
qu'à son départ, la ville de Trévise reconnaissante lui offre une
voiture et quatre chevaux. La paix de Campoformio est signée, le 18
octobre 1797, le Général rentre dans ses foyers.
Le guerrier n'a guerre le temps de se reposer. Bonaparte
prépare l'expédition d'Égypte, il veut que le Général commande sa
cavalerie. Il le reçoit dans sa chambre à coucher, au lit, en compagnie
de Joséphine. Dermoncourt assiste à la scène. La jeune femme est en
larmes, elle ne supporte pas une séparation, elle veut aller où ira son
Napoléon chéri. D'une main celui-ci lui essuie les yeux, de l'autre il
bat une marche militaire sur les fesses de la future impératrice, un
exercice intéressant de dissociation motrice. Il prend le Général à
témoin, voyons, emmènerait-il la citoyenne Dumas en Égypte ? Le Général
pense qu'elle l'embarrasserait plutôt. Bonaparte promet que s'ils
restent quelques années là-bas, leurs femmes les y rejoindront. Lui et
le Général feront alors des garçons, chacun de leur côté s'entend, et
l'un sera le parrain du fils de l'autre, et réciproquement. Le Général
n'est pas dupe de cette belle démonstration d'amitié. En sortant de
chez Bonaparte, il s'adresse à Kléber qui s'apprête à y entrer :
« - Tu ne sais pas ce que nous allons faire là-bas ? dit-il
- Nous allons faire une colonie.
- Non, nous allons refaire une royauté.
- Oh ! Oh ! dit Kléber, il faudra voir.
- Eh bien, tu verras. »
Non sans malice, la Geste note que Joséphine se console vite et, même,
se consola trop. La flotte française quitte Toulon le 19 mai 1798.
Conquête de l'ïle de Malte, débarquement en Égypte, prise d'Alexandrie,
le Général en tête. L'armée marche sur Le Caire. La faim, la soif, la
fatigue, démoralisés les hommes murmurent. Le Général invite sous sa
tente quelques généraux à partager avec lui trois pastèques. La
converstion prend vite un tour politique. On s'interroge sur le but
réel de l'expédition. Bonaparte voudrait-t-il devenir le proconsul de
l'Orient ? « Alors, fallait-il au moins demander aux autres généraux
s'ils voulaient se contenter d'être les chefs de ce nouveau satrape ;
de pareils projets pouvaient réussir avec les armées antiques,
composées d'affranchis ou d'esclaves, et non avec des patriotes de
1792, qui étaient, non pas les satellites d'un homme, mais les soldats
de la nation. »
Bataille des Pyramides, entrée au Caire, même parmi des généraux
contestataires, il existe des mouchards. Bonaparte convoque le Général,
le somme de s'expliquer. Le Général lui répète en face qu'il est prêt à
faire le tour du monde pour l'honneur de la France, mais qu'il
s'arrêtera dès le premier pas si c'est pour celui d'un seul homme.
Bonaparte rétroque que la France et lui, c'est tout comme. Le Général
élève le ton, il n'admet aucune dictature, ni celle de Sylla, ni
celle de César, on peut avoir été esclave et connaître ses humanités.
En conclusion, il demande à rentrer en France à la première occasion.
Bonaparte ne s'y oppose pas, mais sa rancune sera tenace. Désormais, il
ne parlera plus du Général que comme du « nègre Dumas ».
Extrait du tableau de François-Louis-Joseph Watteau dit « Watteau de Lille », La bataille des pyramides,
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes
Dans la maison qu'il occupe, le Général découvre un trésor que son
propriétaire n'a pas eu le temps d'emporter dans sa fuite. Il le fait
porter à Bonaparte avec ces mots : « Le léopard ne change pas de
peau, l'honnête homme ne change pas de conscience.
Je vous envoie un trésor que je viens de trouver, et que l'on estime à
près de deux millions.
Si je suis tué, ou si je meurs ici de tristesse, souvenez-vous que je
suis pauvre, et que je laisse en France une femme et un enfant. »
« Tristesse » est un euphémisme pour qualifier son nouvel accès
dépressif. Il reste couché, amorphe, mutique. Dermoncourt entre en
trombe dans sa chambre : Le Caire est en pleine révolte. Bonne occasion
pour en finir avec la vie. Torse nu il saute à cheval, fonce dans la
mélée « avec cette insouciance de la mort qu'il avait toujours eu, mais
que redoublait en cette circonstance l'espèce de spleen dont il était
atteint, il apparut aux Arabes comme l'ange exterminateur à la
flamboyante épée ».
Et c'est bien ainsi que le nomment les derniers révoltés lorsqu'il
pénètre à cheval dans la grande mosquée où ils se sont réfugiés.
Bonaparte le félicite, lui promet de faire peindre sur cet exploit un
tableau dont il sera la figure principale. Plus tard Girodet exécutera
la commande, mais le « nègre Dumas » y sera remplacé par un simple
hussard, pur aryen, blond.
Immédiatement le Général retombe dans le « dégoût profond de toute
chose {qui} s'était emparé de lui avec le dégoût de la vie ».
Il n'y a plus qu'une idée fixe, rentrer en France, revoir sa femme et
sa fille. Un dégoût alimenté par sa conscience républicaine et par le
fait qu'il a été rétrogradé. Il ne commande même plus une division, lui
qui a été à la tête d'armées. Un héros de sa trempe ne peut accepter
d'être un valet galonné, fût-ce d'un futur roi ou empereur qui créera
bientôt sa propre noblesse, dérisoire pour celui qui a renoncé à
s'appeler Thomas Alexandre Davy de la Pailleterie, afin de se sacrer
Alexandre Dumas.
Bonaparte lui accorde enfin son congé. Le 3 mars 1799, il embarque à
bord de la Belle-Maltaise
en compagnie du général Manscourt, du savant Dolomieu et d'autres
Français, militaires et civils. Survient une tempête. Le bateau doit
accoster à Tarente, en Calabre. Les passagers ignorent que la guerre a
repris entre la France et le royaume de Naples, ils sont internés. Deux
ans de captivité dans des conditions épouvantables. À plusieurs
reprises, le Général et Manscourt sont victimes de tentatives
d'empoisonnement à l'arsenic que l'on mêle à leur nourriture.
Heureusement des patriotes calabrais leur font parvenir à travers les
barreaux de la fenêtre, comme dans un roman, vivres, médicaments et le Médecin de campagne
du docteur Tissot, un manuel qui leur sera fort utile pour se soigner
eux-mêmes. Bien leur en prend. Les médecins qu'on leur envoie sont des
tueurs. Quand le Général demande à être saigné, le chirurgien s'arrange
pour lui sectionner un nerf du pied.
Le Général résiste de toutes ses forces à ces traitements criminels. Il
veut bien mourir, mais au moment qu'il choisira. Prévenu par les
patriotes calabrais qu'il sera assassiné lors d'un transfert de prison,
il refuse d'en changer. Il décrira lui-même la scène dans son rapport
au gouvernement français sur sa captivité. Lorsque le marquis de la
Squiave, son geôlier, arrive à la tête d'une cinquantaine de sbires : «
Je saisis ma canne, et, sautant à bas de mon lit, je tombais sur le
marquis et sur toute sa canaille d'une si rude façon, que le marquis
lâcha son sabre et s'enfuit, et que tous ces misérables coquins, jetant
couteaux et poignards, le suivirent en poussant de grands cris, et
cela, si vivement, qu'en moins de dix secondes ma chambre fut
complètement évacuée. » Le Diable
noir et Horatio Coclès
réunis vivent encore.
Très diminués. À sa libération en avril 1801, grâce à l'armistice de
Foligno, le Général est « estropié de la jambe droite, sourd de
l'oreille droite, paralysé de la joue gauche et ayant un l'œil droit
presque perdu », plus de « violents maux de tête et de continuels
bourdonnements ». De surcroît, il souffre d'un ulcère à l'estomac. Le
héros presque invalide peut enfin rentrer à Villers-Cotterêts.
Entre-temps Bonaparte est devenu Premier Consul. Il n'a pas pardonné au
Général républicain son non-attachement à sa personne. Il écrit au
médecin-chef Desgenettes qui vient d'examiner l'ancien captif : «
Puisque vous me dites que la santé ne lui permettra plus de coucher six
semaines sur le sable, ou dans une peau d'ours, je n'ai plus besoin de
lui pour commander la cavalerie. Le premier brigadier { mais quand même
pas l'équivalent d'un caporal à ce poste ! } peut le remplacer. » La
punition se poursuit en frappant à la caisse. En dépit de ses requêtes,
le Général n'obtient ni indemnité de captivité ni même l'arriéré de ses
appointements.
Pour faire face à la gêne financière, en juin 1802, il demande à
reprendre du service. Bonaparte réfléchit. La Convention avait
stupidement aboli l'esclavage dans les colonies. Il vient de le
rétablir à la Guadeloupe. À cette nouvelle, Saint-Domingue, la future
Haïti, s'est soulevée et le chef des rebelles, un certain
Toussaint-Louverture, a osé lui écrire : « Le Premier des Noirs au
Premier des Blancs. » Il serait piquant d'envoyer le « nègre Dumas »
mater ses semblables. La réponse du fils de Marie Dumas est cinglante :
« Citoyen Consul, vous oubliez que ma mère était une négresse. comment
pourais-je vous obéir ? Je suis d'origine nègre. Je n'irai pas à porter
la chaîne et le deshonneur à ma terre natale, et à des hommes de ma
race. » Dont son fère et ses deux sœurs.
Ici s'achève la Geste du Général et commence l'histoire d'Alexandre le
Grand (son fils)...
Le général Alexandre Dumas à Villers-Cotterêts
■ Le second Alexandre DUMAS
Alexandre DUMAS (Villers-Cotterêts 24-7-1802 - Puys près de Dieppe 5-12-1870)
Alexandre Dumas fils, dit le
Grand, est un écrivain célèbre pour avoir écrit Henri III et sa cour (1829), Antony (1831), La Tour de Nesle (1832),
Kean (1836), Les trois mousquetaires (1844), Vingt ans après (1845), Le comte de Monte-Cristo (1845), La Reine Margot (1845),
La Dame de Montsoreau (1846), Mémoires d'un médecin (Joseph Balsamo) (1846), Les quarante-Cinq (1848), Le Collier de la Reine (1850),
Le Vicomte de Bragelonne (1850),
Ange Pitou (1852), La comtesse de Charny (1855) etc.
■
Le troisième Alexandre DUMAS
Alexandre DUMAS
(Paris 27-7-1824 - Marly-le-Roi 27-11-1895)
Alexandre Dumas
petit-fils, dit fils est un éccrivain célèbre pour avoir écrit La Dame aux Camélias (1848), Le demi-monde (1855),
La question d'argent (1857), Le fils naturel (1858) etc.
Il est le fils naturel de Laure Labay, couturière et voisine de palier, place des Italiens d'Alexandre Dumas le Grand que
ce dernier reconnaîtra le 17 mars 1831.
Couverture du livre vendu par la
librairie Kléber à Strasbourg
(Édition adaptée aux grands caractères)
S. LEDDA : Alexandre Dumas, Gallimard/Folio, 2014
G. SIX : Dictionnaire
biographique des généraux et amiraux français de la Révolution et de
l'Empire, Paris, Georges Saffroy, 1934
J. TULARD : Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1999
D. ZIMMERMANN :
Alexandre Dumas le
grand, Julliard, 1993
Service Historique
de la Défense (Château de Vincennes) : Dossier DAVY DE LA
PAILLETERIE dit Alexandre DUMAS Thomas (7Yd91)