REY


Louis Emmanuel

Général de division (Grenoble 19.9.1768-Paris 18.6.1846)








Fils de Jean Izoard Rey, marchand confiseur, cafetier, et de Marie, née Brotin, Rey
est soldat au régiment de Monsieur-Infanterie en 1784, caporal en 1785, sergent en
1786, lieutenant en juin 1792. Il sert à l’armée des Alpes de 1792 à 1796. Capitaine
au 14e régiment de chasseurs à cheval en septembre 1793, il épouse le 20 janvier
1795, Florentine Antoinette Josèphe, soeur du général Curial, qui lui donne une
fille, Florentine. Adjudant-général chef de brigade en juin 1795, Rey est
général de brigade le 9 avril 1796. Commandant Lyon et les départements du Rhône
et de la Loire en 1797, il est à la tête du département de Jemmapes en 1802 puis est
commandant à Boulogne de 1805 à 1808. Chef d’état-major du 5e Corps sous
Gouvion-Saint-Cyr, en août1808, Rey sert à Barcelone en décembre 1808.
Gouverneur de San Sebastian en août1811, Rey se signale en résistant aux Anglais,
aux Espagnols et aux Portugais, du 28 juin au 3 septembre 1813. Général de division
le 6 novembre 1813, pendant sa captivité en Angleterre, Rey rentre en France en
mai 1814 et dirige en 1815 la défense de Valenciennes. Il est enterré dans
une chapelle funéraire attenante à l’église de Bazoches-les-Hautes (28140),
au 2 rue du Général Rey. Valenciennes (59300) a une rue Emmanuel-Rey.
Louis Emmanuel REY est inscrit sur l'Arc de Triomphe en 1836,
pilier ouest, colonne 36, avec la désignation Eel REY.



La tentative de Soult pour venir
en aide au général Rey durant le siège
de San Sebastian en 1813

Le 17 août (1813), de son quatier général d'Ascain, Soult projetait de se porter au secours
de Saint-Sébastien, où, depuis la fin du mois de juin, le général Rey était assiégé par les Anglais
qui bloquaient également le port. Il y était poussé par les ordres impératifs de l'Empereur et les
instuctions du ministre, sentant lui-même la nécessité de réagir contre le découragement de l'esprit
public après l'échec de Pampelune. Il se proposait d'envoyer de Saint-Jean-de-Luz, des
« tricadours », bateaux de pêche biscayens, pour ravitailler les assiégés en profitant de l'équinoxe
de septembre ; il pensait à faire partir, en même temps, des bâtiments à Santoña.
Pendant que ces préparatifs le retenaient, la duchesse arrivait à Bayonne, où elle ne devait faire
qu'une brève étape avant de gagner Saint-Amans-la-Bastide, le 22 août. Le maréchal alla l'accueillir
le 23, mais revint dans la nuit même à son quartier général.
Les risques de l'entreprise projetée pour dégager Saint-Sébastien étaient réels ; les tricadours
n'avaient d'ailleurs pu entrer dans le port. Le major Balthazar, « œil » du ministre  de la Guerre,
ne se privait pas de manifester son pessimisme à Clarke. Mais il était impossible de ne rien tenter
pour secourir la place. Le major avait beau qualifier, après coup, cette opération d'inutile, il
n'aurait pas manqué, si rien n'avait été fait, d'accuser le maréchal d'immobilisme.
Soult voulait atteindre Oryarsum et se rendre maître du port du Passage, base du siège de
Saint-Sébastien. À la fin d'août, lorsqu'il essaya, en partant de Saint-Jean-de-Luz, de forcer
le passage de la Bidassoa, il se heurta à une masse considérable d'Anglo-Ibériques, d'environ
40 000 à 50 000 hommes sur sa gauche et autant sur sa droite. Une pluie diluvienne tombait et
la rivière fut subitement en crue. Après avoir dirigé trois assauts successifs, durant quatre
heures, Soult dut se replier, à neuf heures du soir, sur Saint-Jean-de-Luz, par « un temps
horrible », suivant l'expression du maire Labrouche. Il n'avait pu dégager Saint-Sébastien
où le général Rey, après avoir repoussé deux assuts, réussit à s'échapper et à se réfugier avec
une partie de la garnison au château du mont Orgullo, ne se rendant que le 8 septembre. La ville,
prise d'assaut, fut totalement ravagée par la soldatesque anglaise. Quant aux pertes françaises,
elles avaient été considérables, surtout en officiers, cibles privilégiers des riflemen anglais.

(extrait du livre de Nicole Gotteri Le Maréchal Soult Pages 538-539)


Bisquine ou tricadour de type biscayen. C'est un voilier rapide  pour 10 personnes qui était utilisé pour la pêche, utilisé à Saint-Jean-de-Luz
mais dont la conception a débuté dans la Manche.





■ Les lettres du général Rey

Les dix lettres à sa femme Florentine, du 25 juillet 1813 au 18 décembre 1813, nous donnent
un certain nombre d'informations. Le général Rey défend San Sebastian en Espagne, de façon
efficace contre les Anglais, Espagnols et Portugais. Il est cependant fait prisonnier le 10 septembre 1813
avec sa garnison. Embarqué le 12 septembre 1813 à bord de La Révolutionnaire, frégate française
de la classe Seine de 44 canons, saisie par les Anglais en octobre 1794, il rejoint Plymouth en Angleterre
puis Abergavenny, petite ville située au sud-est du Pays de Galles, à 32 Km de la frontière anglaise,
dans le comté de Monmouthshire.
Dans ses lettres, il mentionne sa fille Florentine (lettre n° 7 et n° 9), et en particulier, Prévost
son domestique, Doret, capitaine, son aide de camp. Les premières lettre sont courtes car le général
Rey est fort occupé par la défense de San Sebastian. Une fois prisonnier des Anglais, ses lettres s'allongent...
Louis Emmanuel Rey ne semble pas avoir eu connaissance de sa nomination au grade de général de
division, le 6 novembre 1813.


■ Lettre n° 1


San Sebastian, le 25 juillet 1813

Ma chère Florentine,

J'ai reçu des nouvelles de M. le duc de Dalmatie (Soult) qui manœuvre depuis le 21 pour tâcher de
débloquer Pampelune et San Sebastian.
Ce matin à 4 heures, les Anglais nous ont attaqués à deux brèches, ils ont fait sauter une mine dans les
chemins couverts dans lesquels ils s'étaient répandus. Ils ont été chassés, ils ont été regroupés aux brèches.
Tout ce qui a voulu y monter a été tué ou blessé. J'estime que les
Anglais ont perdu 450 à 500 hommes. Nous n'avons pas eu quatre hommes hors combat.
Je t'aime de toute mon âme, tous mes vœux sont pour toi, ma fille et ma bonne mère.


Ton Emmanuel


■ Lettre n°2



San Sebastian, le 27 juillet 1813

L'ennemi, ma chère Florentine, a fait la nuit dernière une espèce de manœuvre de retraite.
Il a évacué les lieux, le 24 et le 27, avec lesquels ils nous avaient battus en brèche. J'ai voulu
savoir si les manœuvres de monsieur le maréchal Soult avaient contribué à ce mouvement.
Je lui ai fait environ 180 prisonniers, dont trois officiers, tous Anglais ou Portugais. Je compte
qu'il y en eut de noyés, tués ou blessés, plus de 200 hommes. Cette affaire venant après celle
du 25 fait le plus grand honneur à la garnison. La perte de l'ennemi est beaucoup plus
considérable que je ne l'avais pensé, d'après les renseignements corrects que j'ai pu avoir hier
d'un officier parlementaire, qui m'ont été confirmés par les prisonniers faits. Aujourd'hui la
perte des Anglais a été d'un colonel, un major, 12 officiers et environ 600 Anglais plus 200
Portugais. Monsieur le maréchal Soult a marché sur Pampelune le 25. Je compte qu'avant
8 ou 10 jours, il aura dégagé ; notre garnison aura fait son devoir. On parle de paix générale.
Mon Bazoches, ma femme et ma fille seront une plus douce récompense.
Malgré beaucoup d'occupation, je ne me suis jamais mieux porté. Aie bien soin de ta santé.
Messieurs Doret (aide de camp) et Prévost (domestique) t'offrent leur respect.
Embrasse ma fille et un baiser encore pour toi. Je te presse sur mon cœur et t'aime plus
que moi, ma Florentine pour la vie.


Ton Emmanuel



■ Lettre n°3


San Sebastian, le 7 août 1813

 Malgré le clair de lune, je vais essayer de faire passer une chaloupe pour passer une dépêche
à M. le maréchal et ses ministres. Je n'ai pas de nouvelles du 5e dragons par ses manœuvres,
on ne tardera pas à forcer l'ennemi à quitter ses positions. J'espère, ma Florentine, que les eaux
te font du bien, et que tu as soin de ta santé. Tu sais que c'est tout ce que tu peux faire de plus
agréable pour ton Emmanuel. J'attends avec impatience un bateau de France pour me dire où
en sont nos espérances pour la paix. Nous approchons du terme de l'armistice, tout me fait
croire que si notre auguste Empereur le peut, il aura les préliminaires signés pour le jour de
sa fête. Comme tu le penses bien, je suis très occupé, ma santé est parfaite. J'espère que
cela continuera jusqu'à la fin. Je te le répète ; si les eaux te font du bien, prolonge-les le
plus que tu pourras. C'est une intention formelle. Embrasse ma fille quand tu liras ma lettre.
Embrasse la pour moi. J'attends avec impatience de tes nouvelles pour savoir les effets
que te font les eaux. Sois tranquille mon amie sur moi. J'aurai grand soin de ma santé et sois
bien sûre que ton Emmanuel t'aime plus que sa vie. Je te presse sur un cœur tout à toi
et t'embrasse un million de fois.


Ton Emmanuel


■ Lettre n°4


San Sebastian, le 14 août 1813

Ma chère Florentine, je ne comptais pas faire partir de chaloupe, mais le temps étant calme ce
soir, le commandant du port me mande qu'elle pourra partir avec quelque chose. Je me hâte, vu
la lune, de faire mes dépêches. Je te renouvelle les assurances de mon amour. Après demain,
nous célébrerons la fête de notre auguste souverain. Embrasse ma fille et aie soin de ta santé.
La mienne est parfaite. Je te presse sur un cœur à toi seule.


Ton Emmanuel





Plan du siège de San Sebastian avec au nord, le château du Monte Orgullo
où s'était réfugié le général Rey et une partie de la garnison.



■ Lettre n°5


San Sebastian, le 25 août 1813


Il est arrivé ce matin, ma chère Florentine, une chaloupe qui m'a apporté des lettres de toi. Ta
dernière lettre était du 29. Monsieur Thomalier me mande que tu lui as écrit pour avoir de mes
nouvelles, n'en ayant plus de moi depuis le 8. Cela m'étonne d'autant plus que toutes les barques
que j'ai envoyées ont porté des lettres pour toi. J'en ai reçu ou envoyé de Bayonne ainsi que tu
me l'as mandé. Je continuerai à te les envoyer et Monsieur Thomalier a la complaisance de
proposer de te faire parvenir mes lettres par l'estafette par la voie de madame Thomalier. Je vais
en profiter mais comme j'ai oublié l'adresse de ton hôte, je prie monsieur Thomalier de dire qu'on
les remettra au portier du Tivoli. Peut-être que par cette mesure, tu auras plus promptement de
mes nouvelles. Ma santé est parfaite. J'ai la satisfaction de voir que celle des troupes de la
garnison est très bonne. Nous avons célébré la fête de notre auguste Empereur. J'ai fait illuminer
le donjon du fort. Nous avons entendu les salves de Bayonne et d'Irun et je crois encore de
Santoña. Ils auront entendu les nôtres car 60 pièces de canon ont tiré à la fois sur les hauteurs.
Elles ont fait trois salves consécutives, le matin, à midi et le soir. Nous attendons avec impatience
d'apprendre quel aura été le résultat des conférences du congrès de Prague et si tout ce qu'a fait
notre auguste Empereur pour procurer la paix à l'Europe a été couronné d'un plein succès.
Soigne bien ta santé, ma Florentine. J'espère que les douches te feront grand bien, prolonge ton
séjour tout le temps nécessaire et surtout point de mauvaise spéculation ou économie. L'argent
doit être employé quand on est malade. Embrasse ma fille. Sois tranquille, je le répète, je ne
me suis jamais aussi bien porté. Je t'embrasse un million de fois et te presse sur un cœur à toi
seule pour la vie. Embrasse ma mère quand tu lui écriras. Messieurs Doret et Prévost t'offrent
leurs respects.



■ Lettre n°6


San Sebastian, le 27 août 1813, 11 heures du soir


Ma chère Florentine, je fais partir une petite chaloupe pour porter des dépêches à monsieur le
maréchal. J'espère qu'elle passera malgré une assez forte croisière. Je désire bien qu'elle rentre
promptement pour me rapporter de tes nouvelles, enfin il va être décidé maintenant si nous avons
la paix ou non. La célébration qu'on a faite de la fête de l'Empereur le 16 août prouverait assez
qu'on était certain de ce qui arriverait, puisse cependant la paix nous être donnée. Tu sais, ma chère
Florentine, que le vœu le plus cher de mon cœur est de nous réunir et être tranquillement.
Je me porte heureusement bien, embrasse ma fille, pour toi je te presse sur un cœur à toi seule
pour la vie. Je t'embrasse un million de fois.

Ton Emmanuel



■ Lettre n°7


Du 30 août 1813


Ma chère Florentine, j'ai reçu des nouvelles de monsieur le maréchal en date du 27. Je fais
partir monsieur Doret avec des dépêches et un rapport que je suis bien aise qu'il recevra en
mains propres. Monsieur le maréchal a beaucoup de bontés pour moi. J'ai reçu par une barque
cette nuit, tes lettres jusqu'au 16. Je vois que ta santé est toujours mauvaise. Tu me parles de
vendre Bazoches. Je ne veux pas que cela soit nécessaire. Je veux le voir et revoir avec la
maitresse de maison. Je suis fort aise que Florentine ma fille, me ressemble en tout. Elle t'aime
de toutes les forces de son âme. Embrasse la pour son petit père. Je suis bien aise d'apprendre
que tu en es contente. On ne dit rien de la paix. Cela ressemble bien à la guerre. La paix pour
nous, serait préférable, mais il faut la guerre puisqu'on la veut. On n'a pas dit à madame Laurent
ce qu'on m'a dit, car tu sais que je suis à San Sebastian. Ceux qui ne m'ont pas «...» ont eu tort et
je m'en moque et tu en fais autant, adieu ma Florentine, je t'aime et je t'embrasse de tout mon
cœur et te presse sur un cœur tout à toi pour la vie. N'as jamais pu douter qu'il ne te préfère
à tout ce qui existe. Tu as bien tort et pour te punir, je t'envoie un million de baisers.

Ton Emmanuel





Prise de San Sebastian par les Anglais, Espagnols et Portugais, le 8 septembre 1813, à marée basse,
par les troupes du général Thomas Graham, sous les ordres de Wellington


■ Lettre n° 8


À bord de La Révolutionnaire, le 12 septembre 1813


Ma chère Florentine, un petit bâtiment arrive et part à l'instant. J'en profite pour te renouveler
les assurances de tout mon amour. Ma santé est parfaite. Je suis traité avec la plus grande distinction.
Ma chambre de capitaine est celle d'une petite maîtresse. Il est à croire que nous partirons dans
quelques heures pour Plymouth. Les Anglais portent aux nues nos défenses. Sois tranquille, l'Empereur
nous échangera. Nous avons rempli toutes les conditions de son décret. Embrasse tendrement ma fille
et ma mère. Soigne je t'en supplie ta santé. J'ai mille écus avec moi et n'ai pas besoin d'argent avant
que je t'en demande, adieu ma Florentine, un peu de patience, nous nous reverrons pour ne plus nous
quitter. Je t'embrasse un million de fois et te presse sur un cœur à toi seul, ton mari. Prévost t'offre
ses respects.



La Révolutionnaire de type la Seine




■ Lettre n° 9


Abergavenny, province de Mouth (sic), le 23 septembre au soir


Ma chère Florentine, je suis arrivé aujourd'hui au lieu de ma résidence où j'ai trouvé environ 300 officiers
prisonniers de guerre, dont beaucoup d'officiers supérieurs, parmi lesquels se trouvent (sic) monsieur Degrasse,
ancien aide de camp de monsieur le maréchal Augereau, qui a été pris à Badajoz. Le pays, quoique au milieu
des montagnes et très frais, est bien cultivé et très boisé. Une rivière passe en bas de la ville. J'ai trouvé un
logement assez commode où j'ai une petite salle à manger, un petit salon, une salle à coucher, une très petite
cuisine et une chambre pour Prévost qui me coûte quatre livres sterling par mois. C'est fort cher, mais partout
ailleurs je ne pouvais trouver qu'une seule chambre. Le pays que j'ai parcouru est bien cultivé, beaucoup de
bois et de pâturages. J'ai vu Plymouth où j'ai débarqué, Exeter port de mer, Bristol, port de mer, l'une et l'autre
villes belles et très populeuses, Bath, charmante ville où il existe les plus beaux édifices, c'est dans cette cité
où l'on prend les eaux et où la meilleure santé se renait, particulièrement en hiver. J'y ai reçu la visite de
monsieur l'amiral Linois qui attendait sa fille en France et qui je crois n'a pas pu obtenir les passeports, un de
ses fils que j'avais vu dans les marins de la Garde, et qui était «...» dernièrement. Il y en a un autre dans le
2e voltigeurs de la Garde. Partout, nous avons excité beaucoup de curiosité de Bath «...» à Gloucester,
Monmouth et Abergavenny. Les journaux anglais venaient de parler de l'opiniâtre résistance de la garnison
de San Sebastian où l'ennemi avoue avoir fait de grandes pertes. Si notre défense est également appréciée en
France, ce sera une première récompense bien méritée.
Je t'écris pour une occasion qu'on me présente et on m'assure que ma lettre te parviendra. Je le désire bien
ardemment pour qu'elle puisse te tranquilliser par le courrier du 30 à monsieur le comte Lacépède, à son
Excellence le ministre de la Guerre et au duc de Dalmatie. Je demanderai au premier de te faire payer ma
Légion d'honneur, au deuxième de te faire payer mes appointements dus depuis le 1er janvier jusqu'au 10
septembre, ainsi que les frais extraordinaires de mars et avril 1813 en ma qualité de gouverneur de Sa Majesté
en Espagne, à raison de 4 000 livres par mois, du mois de mai et juin à raison de 2 000 livres. Dans la même
qualité enfin, juillet, août et 10 jours de septembre comme gouverneur de Saint-Sébastien à raison de 2 000
livres. J'espère les bontés du duc de Feltre, que dans la position fâcheuse dans laquelle je me trouve, il te fera
acquitter les sommes. Ce que j'ai fait à San Sebastian m'assure des droits à sa fortune et à sa bienveillance.
L'amiral Linois reçoit par les mains de madame son épouse un traitement de 4 000 livres. Je demande à
Son Excellence qu'il me fasse accorder la faveur de te faire payer mes appointements afin que tu puisses
exister honorablement et me faire passer les secours dont j'ai besoin. J'écrirai aussi au ministre pour réclamer
notre prompt échange en fonction du décret de Sa Majesté de la fin de 1811 qui dit que toute garnison qui
s'est défendue honorablement doit être échangée par les soins du ministre de la Guerre. Et jamais garnison
en ce monde n'avait plus particulièrement rempli les conditions que celle de san Sebastian. Je ne fais en cela
que lire les journaux anglais qui ne peuvent à cet égard ne dire que la vérité de ce qui s'est passé.
Ma santé, ma Florentine, est excellente. Je dirai tranquille et sans danger. Jusqu'à mon retour que je désire
bien vivement, sois donc mon amie, assez raisonnable pour bien soigner ta santé afin de pouvoir par tes
démarches, hâter ce moment. Nous sommes auprès des plus belles mines de charbon de l'Angleterre. S'il fait
froid, on se chauffe bien et c'est ce que je commence à faire. Si d'après ce que j'ai eu l'honneur de mander
à monsieur le duc de Dalmatie, il a eu la bonté d'écrire à l'Empereur pour notre échange et au minsitre pour
te faire payer ce qui m'est dû, il mettra le comble à ses bontés pour moi en obtenant qu'on hâtât mon échange.
Je pense jouir par ton intermédiaire de mes appointements, écris-lui sur ces trois objets.
Tu auras dû recevoir, ma Florentine, un paquet que j'avais remis à monsieur Robert avant mon départ, dans
l'intérieur duquel il se trouve beaucoup de papiers intéressants mes revues, enfin beaucoup de détails que
les circonstances me destinaient et qui heureusement n'ont eu pour moi aucun résultat fâcheux. Monsieur
le maréchal, après m'avoir accordé tout ce que je lui ai demandé pour l'avancement de mes troupes, a tout
tenté pour nous sauver. Tout prisonniers que nous sommes, mes braves camarades sont glorieux d'avoir,
jusqu'à la dernière extrémité, donné à l'Empereur une preuve de leur dévouement. Ils attendront avec patience
que ses grandes occupations lui permettent de s'occuper de nous. J'ai lu le journal français qui s'imprime à
Londres, je vais m'abonner. Il est agréable d'avoir quelques notions de ce qui se passe. J'ai vu avec grand
plaisir que ton frère qui commande la Vieille Garde n'a pas été chassé. J'espère que les blessures de Dumoustier
ne seront pas dangereuses (blessé à Dresde le 26 août 1813). Je n'écris pas à ma fille, je t'écris pendant la nuit
pour chercher à profiter de l'offre que l'on m'a faite. Je désire bien que ma lettre te parvienne promptement.
Embrasse tendrement ma Florentine pour son bon petit père. Que par ses soins, sa tendresse, elle adoucisse
les ennuis que te cause mon absence. Écris à ma bonne mère et dis-lui que je me porte bien.
Si tu es payée d'une partie de ce qui m'est dû, il faut absolument acquitter la créance de monsieur Loiret.
Si plus tard nous avons besoin d'argent, tu emprunteras. Je n'ai pas besoin d'argent pour le moment,
mais je désirerais d'avoir un crédit ouvert de 5 000 ou 6 000 livres chez le correspondant de M. Serrégur
ou autres chargés de la correspondance des prisonniers afin qu'il puisse me donner l'argent que je croirai
avoir besoin jusqu'à la conclusion de cette guerre. Tout est très cher. Une paire de bottes coûte neuf louis
de France. Tu te douteras si je pourrais avec la meilleure volonté donner «...» que de mon valet de chambre.
J'établis mon cuisinier. On ne fait pas mieux une excellente soupe et un bon bifteck que lui.
C'est un brave garçon. J'espère que Louis sera arrivé avec mes chevaux et mon équipage. Fais vendre mes
chevaux de main, conserve mon fourgon et mes mules. Louis est un bon domestique  que tu pourrais garder,
et que je serais fort aise de touver à mon retour. Fais à cela ce qui te conviendra le mieux. Si tu vois
madame Laurent, offre-lui mes respects et quand elle écrira à son mari, qu'elle me rappelle à son souvenir.
Mes amitiés à Robert et à son épouse, je voudrais bien qu'elle m'eût appris l'anglais. Ce que je désire
cependant plus promptement encore, c'est de n'être pas à moins de l'approche de mon prompt retour et en te
pressant, ma chère Florentine, sur un cœur qui t'aime plus que la vie. Je t'embrasse un million de fois.

Ton Emmanuel

PS : Quand tu m'écriras, qu'il ne soit question que de nos affaires particulières et personnelles, c'est le seul
moyen de faire parvenir sûrement ta lettre. Adien ma Florentine, pour le moment tu ne peux rien faire
qui me soit plus agréable que soigner ta santé, elle est tout pour moi. Je t'embrasse de tout mon amour.



Vice-amiral Charles Alexandre Léon Durand de Linois, prisonnier des Anglais, probablement vu par le général Rey.
Son nom est inscrit sur l'Arc de Triomphe, pilier Ouest, colonne 33.


■ lettre n°10


Abergavenny, le 18 décembre 1813


Je t'ai raconté, ma chère Florentine, que j'avais reçu ta lettre du 6 décembre. Tu juges de tout le plaisir
qu'elle m'a fait éprouver. Hier, j'en ai reçu une du 9 octobre datée de Bazoches. Aujourd'hui, je reçois
une lettre de Son Excellence le ministre de la Guerre dans laquelle il s'en trouve une de ma fille, sous
la date du 14 novembre. Je te transcris littéralement, ma chère amis, celle du duc de Feltre, elle ne peut
qu'augmenter notre attachement et notre dévouement pour notre auguste maître et je regarde ce
témoignage de satisfaction comme la plus douce récompense de tout ce que j'ai pu faire.
« 20 novembre, Général, l'Empereur à qui j'ai fait connaître les circonstances du siège de Saint Sébastien
a jugé que vous aviez fait une défense qui honore votre courage et vos talents et qui atteste la valeur de
la garnison que vous commandiez. Sa Majesté m'a chargé de vous témoigner sa satisfaction. Je me
félicite d'avoir à vous annoncer qu'elle a apprécié le dévouement que vous aviez montré pour son
service. Recevez etc...»
Tu partages, ma Florentine, toute ma satisfaction et ma reconnaissance en lisant cette lettre. Celle de
ma fille m'a fait grand plaisir. Elle me demande des ouvrages de Walter Scott. Je vais prier un homme
estimable de ce pays d'écrire à Londres pour tâcher de les avoir et recommander, ainsi que le désire
ma fille, que l'écriture soit la plus belle. J'ai voulu, mon amie, chercher à qui peut s'appliquer l'argent
des testaments dont tu parles dans ta lettre du 5. Mais je n'ai trop su à quoi l'attribuer. Tout ce que
j'ai vu avec un plaisir bien vrai, c'est que cela t'a donné un instant de gaieté. Puisse ta santé, ainsi
que j'en forme chaque jour le vœu, se rétablir entièrement. Si, comme je l'espère, je suis assez heureux
que tu passes l'hiver sans avoir de ces maudits rhumes, nous le devrons aux eaux de Tivoli, que tu
prendras le plus souvent que tu pourras. Je ne sais, ma bonne Florentine, ce que peuvent devenir mes
lettres puisque, jusqu'au 5 décembre, tu n'as encore reçu que mes lettres du 27 septembre. J'espère
qu'elles te parviendront successivement. Elles ne renferment jamais que des notions sur nos affaires
particulières et l'expression de tout mon amour pour toi, choses bien indifférentes pour tout autre
que nous et que l'on peut laisser circuler sans la moindre conséquence.
Les nominations que tu m'as annoncées m'ont fait plaisir. En écrivant à ton frère, embrasse-le
tendrement pour moi et dis-lui que le compliment que je lui fais est bien dicté par mon cœur, que
quand nous aurons le plaisir de nous embrasser, nous aurons bien des choses à nous dire. Puisse ce
moment si désiré par ton Emmanuel être bien prochain. Mille choses aimables à ta sœur Clémentine.
J'embrasse Napoléon, qui aura bien été content d'aller embrasser son papa. Il y a longtemps, mon
amie, que j'ai pensé que vous aviez eu le malheur de perdre votre frère, le cadet car il ne serait pas
{la seconde page de la lettre manque, nous retranscrivons ci-dessous les recommandations portées en marge}
Je t'ai mandé que Prévost te priait de lui conserver son argent. Il t'offre ses respects. N'oublie pas
de me dire ce qu'est devenu le second de ses chevaux de main.
Nous continuons à avoir un temps très humide sans être froid. Aussi y a-t-il beaucoup de rhumes
qui sont une maladie réelle dans le pays. Je prends toutes mes précautions pour les éviter et suis,
en cela, les bons airs. Fais-en autant à ton égard. Tout à toi pour la vie.







Église de Bazoches-les-Hautes dans l'Eure, où se trouve la tombe du général Rey
















N. GOTTERI : Le Maréchal Soult,  Bernard Giovangeli Éditeur, 2000

A. PIGEARD : Dictionnaire des batailles de Napoléon, Paris, Tallandier, 200

M. ROUCAUD, N. TEXIER, F. HOUDECEK, É. N'GUYEN : Les grognards ont la parole - 400 lettres de soldats de Napoléon,
Éditions Pierre de Taillac avec la collaboration du Service Historique de la Défense du ministère des armées, 2024

G. SIX : Dictionnaire biographique des généraux et amiraux français de la Révolution et de l'Empire, Paris, Georges Saffroy, 1934

J. TULARD : Dictionnaire Napoléon, Paris, Fayard, 1999

Service Historique de la Défense (Château de Vincennes) : dossier REY (7Yd655)


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